Les Vikings dans l’estuaire de la Gironde

Conférence aux Fêtes médiévales Jaufré Rudel, septembre 2025

La première édition des “fêtes médiévales de Jaufré Rudel” s’est tenue dans le cadre de la magnifique citadelle de Blaye dominant l’estuaire de la Gironde en septembre 2025. Jaufré Rudel était un troubadour blayais, contemporain d’Aliénor d’Aquitaine, qui mourut au cours de la Deuxième Croisade. Le prénom Jaufré serait à rapprocher du prénom scandinave Jafri.

Au cœur de leur salon du Livre, j’ai eu l’occasion de donner une conférence sur la présence des hommes du Nord dans cet estuaire.

Il existe peu de sources locales évoquant les hommes du Nord dans l’estuaire de la Gironde. Nous avons par contre quelques sources arabes.

La région est en effet évoquée par al Qazwini. Extrait : « Bordeaux [Brḏīl] est une ville du pays des Francs, riche en eau, en arbres, en fruits et en céréales. La plupart de ses habitants sont chrétiens. » 

C’est la description d’un pays prospère dont les habitants sont chrétiens, néanmoins pas tous. Il poursuit : « C’est une grande ville [Bordeaux], bâtie en chaux et en sable. Elle est sur un fleuve tumultueux appelé la Garonne, dans lequel il arrive que des bateaux de Normands fassent naufrage lors de tempêtes tant le fleuve est large et son courant rapide ».  L’auteur indique une présence endémique des hommes du Nord dans l’estuaire, qui se révèle particulièrement dangereux, même pour eux. Une telle présence scandinave ne doit pas surprendre : les hommes du Nord s’installaient aux embouchures des fleuves qui constituaient des voies commerciales naturelles. Al-Qazwīnī reprend : « On y trouve une espèce d’arbre appelée mādiqa. Quand la faim les assaille, ils enlèvent l’écorce de l’arbre et ils trouvent entre l’aubier et le bois une substance blanche. Ils s’en nourrissent durant un ou deux mois voire plus jusqu’à ce que le temps s’améliore ». Le recours à l’aubier de cette essence surprend l’auteur arabe. Or, dans le monde nordique, il fallait traverser de longs hivers sans produits frais. Cela aurait dû occasionner des carences en vitamine C et déclencher le scorbut, une maladie qui décima les équipages jusqu’à ce que James Cook parvienne à trouver le régime adéquat. Or, il est rarement question de telles carences dans les sagas. La raison en est simple : les Scandinaves trouvaient dans l’aubier d’un sapin la vitamine C dont ils avaient besoin. Ils en faisaient une farine et l’ajoutaient à la farine de céréales lorsqu’ils confectionnaient leur pain. Cette pratique alimentaire du grand Nord – manger de l’aubier pour traverser l’hiver – semble suggérer l’origine scandinave des païens peuplant l’estuaire. Al-Qazwīnī ajoute une information intéressante : « Une colline, au bord de l’océan, domine la ville. Et sur la colline, se voit une statue qui semble dire aux gens de ne pas se lancer dans la traversée de l’océan ».

Cette source arabe recoupe une source scandinave, la Saga d’Olaf le Saint. Le point le plus éloigné atteint par Olaf fut Karlsar. Le Dictionnaire géographique, qui constitue le tome XII de la Scripta Historia Islandorum, traduit Karlsar par « les Eaux de Charles ». Certains pensent que ce nom désignait Gibraltar, d’autres qu’il s’agissait de l’estuaire de la Gironde. Cette opinion était celle des historiens norvégiens Munch, Keyser et Unger.

A Karlsar, Olaf eut un songe et vit une grande statue qui lui ordonna de retourner dans le Nord. Il s’agit manifestement de la statue évoquée par al-Qazwini. La saga précise que les hommes vivant près de Karlsar étaient des païens et des idolâtres et qu’Olaf les combattit. L’expédition d’Olaf eut lieu autour de l’an Mil, c’est-à-dire après la victoire chrétienne de 982. Manifestement, il existait des poches païennes en Aquitaine. Ces poches païennes n’auraient pas été combattues par les seigneurs locaux, mais par des « croisés » scandinaves -ce qu’était Olaf le Saint- venant poursuivre et éliminer leurs congénères restés fidèles à la vieille religion. 

Olaf attend à Karlsar des vents favorables pour rejoindre Gibraltar. Ce dernier élément a fait croire à Reinhart Dozy que Karlsar se trouvait dans le détroit de Gibraltar, probablement à Cadix. Or, entrer dans la Méditerranée ne présentait aucune difficulté, il n’était pas nécessaire d’attendre des vents favorables à Cadix. Par contre, franchir le cap Finisterre en Galice avec des vents d’ouest dominants était très périlleux. Attendre, dans l’estuaire de la Gironde, le vent d’est pour tenter de contourner la Galice était, d’un point de vue maritime, parfaitement cohérent.

Brièvement, ces sources nous apprennent que :

1 – les hommes du Nord étaient bien installés dans l’estuaire notamment dans le Médoc,

2 – malgré la victoire chrétienne de 982, ces hommes étaient toujours païens autour de l’an Mil,

3 – les foyers païens ne vont pas être éteints par les seigneurs locaux, mais par des corps expéditionnaires de croisés scandinaves venant « faire le ménage » sur les terres chrétiennes souillées par leurs ancêtres païens. Un siècle plus tard, le croisé Sigurd Jorsalafari se rendra au Portugal où il massacrera les païens vivant là-bas. Ces païens réfugiés au Portugal n’auraient pas été des Musulmans, mais des derniers païens scandinaves.

Joël Supéry

Partagez sur les réseaux