Depuis la plus haute Antiquité, la Méditerranée est au cœur de l’histoire du monde. Égyptiens, Phéniciens, Grecs, Carthaginois, Romains et Arabes vont, à tour de rôle, mener l’Histoire du monde. Mais au Moyen-Âge, on assiste à un glissement du monde vers les rivages de l’Atlantique où de nouvelles puissances – Portugal, Espagne, France, Angleterre, Provinces-Unies – prennent en main la destinée du monde.
Ce glissement n’est pas passé par l’Espagne, la Normandie ou la Bretagne, il est passé par l’Aquitaine, celle d’Aliénor.
Au 12e siècle, l’Aquitaine d’Aliénor se hissera au premier rang des puissances politiques européennes. On sait moins qu’elle deviendra également la plus grande puissance maritime d’Occident.
Aliénor fera rédiger les rôles d’Oléron, qui deviendront le cœur du droit maritime international. Le gouvernail d’étambot, qui révolutionne l’art de la construction navale, est également connu sous le nom de gouvernail « à la bayonnaise ». La cogue, le bateau qui fit la fortune de la Hanse, aurait été mise au point à Bayonne. Ce sont les chasseurs de baleine basques et gascons qui initieront les Hollandais et les Anglais aux navigations polaires ; ce sont les Templiers de La Rochelle, de Bayonne et de Capbreton qui, fuyant la France en 1307, trouveront refuge au Portugal où ils initieront leurs hôtes à l’art de la construction navale et de la navigation. Un savoir-faire leur permettant, un siècle plus tard, de se lancer à la découverte du monde. Ce sont enfin les Aquitains qui apprendront la mer aux Anglais.
Ce dernier point peut laisser perplexe, mais il est très simple à comprendre.
Lorsque Guillaume le Conquérant envahit l’Angleterre en 1066, il fait venir des pierres des carrières de Caen pour édifier la tour de Londres, l’abbaye de Westminster et la cathédrale de Canterbury. Par ces constructions, il entend signifier aux Anglais que, désormais, ils sont dépendants de la Normandie. Le corollaire de cette mesure symbolique va être très pratique : comme les Romains l’avaient fait avant lui, Guillaume va exiger que seuls les navires de Normandie ravitaillent l’Angleterre. Il s’arroge le monopole du transport maritime. A partir de 1066, plus aucun navire de transport ne sera construit en Angleterre ; les chantiers navals britanniques ne construisent plus que des barges fluviales et de petits bateaux de pêche.
Lorsque, quatre-vingt-huit ans plus tard, Henri II Plantagenêt devient roi d’Angleterre, les Anglais ne savent plus construire de bateaux. Pour sa marine, le nouveau roi d’Angleterre ne peut compter que sur ses chantiers navals de Normandie et ceux d’Aquitaine. Lorsque Philippe Auguste s’empare de la Normandie en 1204, l’Aquitaine reste le seul fournisseur de bateaux et de matelots de l’Angleterre. Ce ne sont pas les Anglais qui ont appris aux Aquitains leur savoir-faire maritime et naval, c’est l’inverse qui s’est produit.
Pendant plusieurs siècles, les rois de France, d’Angleterre et de Castille feront construire leurs plus beaux bateaux à Bayonne. En 1411, la flotte d’Henri IV d’Angleterre comprenait un vaisseau bayonnais long de 186 pieds (57m) et large de 46 (14m), plus grand que le “Soleil Royal” qui mesurait 165 pieds de long et 45 pieds de large, un bateau lancé… deux siècles et demi plus tard, en 1669.
Les Gascons et les Basques, dont on sait qu’ils se rendaient sur les Bancs de Terre-Neuve avant la découverte de l’Amérique, étaient les plus grands marins de ce temps. Or, personne ne sait dire d’où vient leur savoir-faire exceptionnel ni pourquoi la Gascogne s’est un jour révélée comme la plus grande puissance maritime d’Occident.
Il existe pourtant une explication à ce génie maritime. Il ne serait pas inné ; il s’agirait d’un héritage. Il nous faut chercher dans le patrimoine de l’Histoire.
Joël Supéry
